Les communautés témoignent
Pour en constater les effets, notre enquête nous a menés, avec des représentants du Programme national de contrôle du paludisme et de Nova Scotia Gambia Association (NSGA) sur les lieux mêmes où a été introduit, depuis deux ans, l’approche de la Compétence et l’outil d’auto évaluation : d’abord, à Sohm, au sud de Banjul, puis sur la rive nord de la Gambia river, à Barra, Essau, Madina Bafuloto, Kerewan, Salikene, Illiasa, Parafenni et Maka Farafenni.
A Sohm, cinq petits enfants, en moyenne, mouraient du paludisme chaque année. « Depuis que l’auto évaluation nous a mobilisés, il n’y a pas eu un seul décès » constate Mme Sera Badjie, épouse de l’Alkalo .
On associait alors la maladie et la sorcellerie ...L’ignorance et l’absence de prise de conscience empêchaient toute discussion. « Maintenant, notre groupe de femmes peut discuter sans problème avec la communauté des causes, symptômes et moyens de prévention. Le Comité de développement du village a même adopté des décrets municipaux pour lutter contre le paludisme. »
Le Président du Comité, M. Lamin Badjie, reconnaît qu’avant de procéder à son auto évaluation, la communauté « savait à peine » ce qu’était le paludisme. « C’est une chance qu’Adama soit venue chez nous ! Nous avons pris conscience du mode de transmission, de l’importance d’assainir l’environnement pour supprimer les gîtes larvaires de moustiques ».
Certains n’avaient pas les moyens de se payer des moustiquaires ? Le comité a d’abord créé une caisse de crédit, puis pris contact avec des ONG pour obtenir des moustiquaires. « Depuis deux ans, constate M. Badjie, nous n’avons pas eu un cas de paludisme grave ».
De l’autre côté du fleuve, à Bara, l’Alkalo, M. Kenbugul Faye, assure : « Jamais on ne nous avait rendu la lutte contre le paludisme aussi facile. Jamais nous n’arrêterons le combat ! ». Il évoque les fausses couches, si nombreuses naguère et qui désolaient les familles : « Cela n’arrive plus car maintenant, les femmes enceintes vont à la visite prénatale ». Et s’il reconnaît que certaines personnes n’utilisaient pas les moustiquaires il précise aussitôt qu’elles ont changé de comportement depuis qu’il a menacé de les leur retirer !
Plus à l’ouest, à Madina Bafuloto le professeur principal de l’école que nous rencontrons avec d’autres représentants des différents groupes du village, a participé activement, l’an dernier, à l’auto évaluation. Il nous en présente un résultat mesurable : la communauté reçoit chaque année d’une ONG allemande une subvention de 1000 dollars pour financer les frais de consultation pour le paludisme au centre de santé. Cinq dollars par visite sont attribués aux patients de plus de 18 ans et un dollar aux moins de 18 ans. « Il y a deux ans, nous épuisions ces mille dollars en deux mois. Cette année ils nous ont duré six mois ! »
Mme Kalsoum Jankou, épouse d’un marabout du village et chef du groupe des femmes présente d’autres chiffres : après l’auto évaluation à laquelle elle avait participé avec huit membres de son groupe, elle a organisé une réunion à laquelle sont venues 200 femmes du village. « C’était la première fois que nous avions une telle occasion de parler de la prévention, de dire à celles qui ne le faisaient pas d’utiliser des moustiquaires. Ensuite nous sommes allées de maison en maison. Et un jour nous nous sommes retrouvées à 300 pour nettoyer le village de toutes les vieilles boites de conserves et vieux pneus qui constituaient autant de gîtes larvaires pour les moustiques ».
Bubacarr Ay Jallow, leader du groupe de jeunes de Madina Bafuloto été formé à l’auto évaluation par la NSGA avec huit de ses camarades. Ils ont reçu pour mission d’aller la faire pratiquer à huit communautés des environs. Son meilleur souvenir ? « Deux familles étaient en conflit permanent. Chacune était persuadée que les cas de paludisme qui les touchaient étaient autant de démons envoyés par l’autre famille. Aujourd’hui, elles sont réconciliées ».
A Salikeni, lorsque nous arrivons devant la Basic cycle School, les 8oo élèves sont rassemblés. Une fois la prière terminée, le professeur principal déclare avec fierté : « Même la BBC a annoncé que le paludisme est en diminution dans notre pays ! »
S’ensuit une exhortation à prendre la lutte contre le paludisme très au sérieux.
Puis il annonce qu’il va donner la parole aux « pairs éducateurs », 25 élèves (13 filles et 12 garçons) formés par la NGSA pour sensibiliser leurs camarades au paludisme. Les jeunes chantent : « Nous avons appris à lutter contre le paludisme en utilisant l’outil d’auto évaluation ... » Puis ils jouent une petite pièce mettant aux prises un couple et son entourage. Les écoliers écoutent, s’amusent, les messages passent.
Leur professeur de mathématique, M. Demba Marana, anime ce groupe de jeunes avec son collègue le professeur d’anglais. « Je discute avec eux de ce qu’ils savent du paludisme, de ce qu’ils en vivent. A partir de là nos écrivons ensemble des petites pièces qu’ils jouent, non seulement à l’école mais dans les villages des environs ». Chaque pièce est porteuse d’un message précis : reconnaître les symptômes, aller sans hésiter au centre de santé, effectuer les visites prénatales, éliminer les eaux stagnantes, utiliser les moustiquaires, etc.
« J’ai remis une photocopie de la grille d’autoévaluation à chacun des membres du groupe, indique M. Demba Marana. Cela les aide beaucoup à entamer des conversations sur le paludisme. Cet outil facilite vraiment à la communication. »
Une fois par trimestre, la troupe joue à Salikeni et dans les villages environnants. La dernière fois, les parents étaient si fiers de voir leurs enfants diffuser ainsi, en bon anglais, des messages si utiles que certains se sont mis à chanter et à danser de joie !
L’Alkalo de Salikeni, apprécie beaucoup l’impact du groupe de théâtre : « Avant ces représentations et cette sensibilisation de la population, le paludisme était une nuisance terrible... cela créait des divisions sociales. Pour beaucoup, le paludisme chronique tenait de la sorcellerie, que l’on attribuait à telle ou telle personne. Pratiquer l’auto évaluation nous a fait éliminer ces croyances. Les gens ne vont plus chez le marabout pour qu’il lève le mauvais sort (et ici, nous avons un marabout qui préfère même se faire payer en devises étrangères !).
Le nettoyage de l’environnement décidé par la communauté, ajoute l’Alkalo, a abouti à une réduction massive des cas de paludisme. Et il conclut : « Je suis sur que nous parviendrons à éradiquer complètement le paludisme ! »
Les petits enfants sont eux aussi sensibilisés Lorsque nous arrivons à Illiasa, une dizaine de garçons et fillettes de 7 à 10 ans sont là et chantent en choeur : « Le paludisme est venu, c’est une maladie dangereuse. Jetons le dehors avant qu’elle envahisse notre communauté. C’est une maladie dangereuse ».
Quand on les interroge, ils répondent sans hésiter :
- Qu’est-ce qui amène le paludisme ?
- les moustiques, Ils se reproduisent dans les mares d’eau sale. S’ils nous piquent on tombe malade.
- Où dormez vous ?
- Dans notre lit, sous une moustiquaire
- Que faut-il faire pour éliminer les moustiques ?
- Nettoyer dans la maison et autour.
« Autant de messages, qu’il ramènent à la maison », commente M. Tamba Jemmeh, enseignant à l’école d’Iliasa et membre du groupe de théâtre. « Par leur intermédiaire, nous touchons les parents ».
Au centre de santé voisin, l’infirmière, Mme Bakari Kinteh se félicite elle aussi de tout ce travail de sensibilisation. Avant la venue des gens de la NGSA indique-t-elle, elle recevait des patients en consultations sans interruption de 8h à 14h. Maintenant, à 10h c’est fini. « La morbidité et la mortalité ont beaucoup diminué ».

